L’ambivalence de l’attachement au travail dans l’élevage laitier

Paru dans Sociologie du travail en mai 2024, un article de T. Boulakia (ENS) s’intéresse au travail des éleveurs laitiers dans l’Ouest de la France. À partir de l’été 2021, le chercheur a réalisé des entretiens avec des exploitants en difficulté rencontrés via le réseau Solidarité paysans. Il a aussi participé aux travaux de traite et partagé le quotidien des producteurs, sur d’autres exploitations.

Selon les enquêtes disponibles, rappelle-t-il, très peu d’éleveurs souhaiteraient quitter l’agriculture pour un autre emploi. Mais la profession compte parmi celles ayant les durées de travail les plus élevées et étant les plus exposées aux risques psychosociaux. Les soins d’élevage nécessitent une surveillance constante et un « état de disponibilité ». L’article revient, de façon très concrète, sur cette omniprésence du travail, en décrivant les tâches réalisées, notamment la traite et l’entretien des bâtiments. Il restitue l’ambiance bruyante, repère les gestes répétitifs et pénibles (soulever à bout de bras les griffes des trayeuses, etc.), en insistant sur ce qui contribue à l’usure du corps des travailleurs.

Pour les éleveurs, la traite est aussi « un moment essentiel d’observation » et d’évaluation de la santé du troupeau. Relever les indices d’une anomalie ou le comportement inhabituel d’une vache suppose d’avoir à l’esprit une série d’épisodes passés. L’auteur donne l’exemple du repérage manqué d’un problème pour souligner la difficulté d’organiser le travail à plusieurs, notamment avec les salariés, qui s’absentent davantage. De nombreux dispositifs construisent une continuité (tableaux effaçables, carnets, etc.) et tiennent l’agriculteur informé (applications smartphone), suscitant parfois une impression d’envahissement.

L’analyse s’élargit ensuite aux carrières des éleveurs. Les « situations limites » d’exploitants très endettés et connaissant des problèmes de santé révèlent l’ambivalence de l’attachement au travail, entre amour du métier et impossibilité de le mettre à distance, voire d’en sortir. Comme les saisonniers agricoles étudiés par N. Roux, les exploitants sont « pris dans un engrenage » entre endettement et surmenage, accidents ou apparition de troubles musculo-squelettiques, et, dans leur cas, coût de l’embauche en renfort. Ils continuent leurs activités alors que le travail devient « insoutenable » (douleur physique et psychique, pertes financières menant vers la faillite). Ils n’ont souvent d’autre choix que de « tenir » en attendant la retraite, tandis que les possibilités de bifurcation, notamment vers le salariat, s’amenuisent. Enfin, l’auteur montre que cet attachement est « contagieux » : il tend à se transmettre à ceux qui, dans l’entourage, sont disponibles pour aider, notamment les enfants, « enrôlés » pour reprendre et sauver l’exploitation.

Florent Bidaud, Centre d’études et de prospective

Source : Sociologie du travail

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