Mesurer l’empreinte hydrique du commerce agricole et alimentaire mondial
Environ 70 % des prélèvements mondiaux d’eau douce sont le fait de l’agriculture. En parallèle, les échanges de produits agroalimentaires ne cessent d’augmenter. Dans ce contexte, une étude du think tank britannique Chatham House, parue en décembre 2025, analyse l’empreinte hydrique du commerce mondial de produits agricoles et alimentaires. Elle éclaire notamment la notion « d’eau virtuelle », à savoir le volume d’eau incorporé dans la production agricole et dans la chaîne d’approvisionnement à l’aval.
Le commerce d’eau virtuelle a augmenté, pour toutes les catégories de produits agricoles, depuis les années 1980 (figure). En 2022, la Chine concentrait à elle seule une part importante des importations mondiales d’eau virtuelle, pour certaines denrées (40 % pour le soja, 16 % pour l’élevage, 10 % pour l’huile de palme).
Évolution du commerce d’eau virtuelle (km3/an) selon la nature des productions agricoles
Source : Chatham House
Si le commerce mondial peut théoriquement optimiser la répartition des ressources en eau par le transfert de denrées agricoles vers des régions marquées par la pénurie, la réalité est souvent bien différente. L’étude souligne que l’extraction d’eau est excessive dans des régions au stress hydrique déjà élevé (ex. Moyen-Orient et Asie centrale), et exacerbée par un manque de réglementation et de tarification de l’eau.
Sur le plan méthodologique, les auteurs mentionnent que, pour évaluer les impacts des activités agroalimentaires sur les eaux souterraines et de surface, les mesures de volume sont insuffisantes car elles ignorent la disponibilité de la ressource et son renouvellement. Il est par conséquent nécessaire d’ajouter un indicateur de durabilité, telle la part des eaux non renouvelables dans le total des prélèvements (figure).
Deux études de cas (Maroc et Pakistan) montrent comment des stratégies d’exportation inadaptées aggravent les risques hydriques. La stratégie marocaine favorise l’exportation de produits horticoles très consommateurs en eau aux dépens des équilibres hydriques nationaux, déjà sous tension. Quant au Pakistan, parmi les nations les plus vulnérables du point de vue hydro-climatique, il exporte des volumes massifs de riz et de canne à sucre alors que les méthodes de culture sont décrites comme peu efficaces. La canne à sucre y utilise 50 % d’eau de plus que la moyenne mondiale.
Classement des exportateurs d’eau virtuelle non durable et part relative des productions concernées
Source : Chatham House
Lecture : ce graphique classe les 15 premiers pays exportateurs d’eau virtuelle non durable incorporée dans les cultures (hors coton). Exprimées en km3, les données représentent les volumes d’eau douce prélevés au-delà des capacités de renouvellement des eaux de surface et souterraines.
L’auteur souligne la nécessité, pour les acteurs privés et publics, de transformer leur rapport à la ressource et de tenir compte de sa valeur réelle. Il formule plusieurs recommandations, dont la réorientation des subventions pour limiter l’irrigation intensive dans les territoires sous stress hydrique ou l’affichage de l’empreinte en eau des produits importés.
Delphine Acloque, Centre d’études et de prospective
Source : Chatham House




