Déconnexion entre production agricole et consommation alimentaire dans le delta du Mékong

Un article, paru en décembre 2025 dans Frontiers in Sustainable Food Systems, s’intéresse aux mutations des chaînes d’approvisionnement et aux politiques agricoles vietnamiennes, et à leurs influences sur les régimes alimentaires des habitants du delta du Mékong. Pour ce faire, les auteurs ont utilisé des données statistiques nationales annuelles, portant sur la période 2010-2020 et concernant la production agricole, la consommation et la nutrition.

Le delta du Mékong est la plus productive des six régions qui composent le pays. La production de denrées de base, de fruits, de légumes, de céréales et de produits de la mer y est en augmentation constante. Le taux de denrées vendues, en grande majorité exportées, atteint 90 %, soit le plus haut niveau de tout le pays. En revanche, la diversité des productions par ménage agricole est très faible.

La consommation de fruits et légumes des habitants du delta a augmenté et la sous-nutrition a régressé. Cependant, la proportion de denrées consommées directement par les producteurs ne cesse de décroître, tandis que la consommation de produits sucrés augmente chaque année (figure), en même temps que le taux de surpoids et d’obésité. La diversité alimentaire de la région est particulièrement pauvre, et classe cette dernière au deuxième rang du pays en la matière.

Évolution de la consommation de différents types d’aliments (en haut) et proportion des aliments auto-produits (en bas) entre 2010 et 2020
Source : Frontiers in Sustainable Food Systems

Les auteurs soulignent donc la déconnexion croissante entre les productions, résolument tournées vers l’export, et les consommations, dépendantes des marchés extérieurs et comportant des aliments malsains. Plusieurs explications de cette tendance sont avancées : tout d’abord, les politiques de sécurité alimentaire des années 2010 ont privilégié les volumes produits et les investissements dans des équipements, pour intensifier les cultures de base, en particulier le riz. À partir de 2016, les opportunités d’exportation et les accords de libre-échange ont conduit à favoriser les denrées les plus rentables (fruits, produits de la mer), au détriment des cultures de base, ce qui a réduit la diversité des productions. En parallèle, le déclin de la main-d’œuvre agricole et le désintérêt des jeunes pour le métier ont fragilisé le système alimentaire. Le changement climatique a quant à lui entraîné la salinisation des terres et la montée des eaux (4,2 mm par an, avec un risque d’inondation croissant). Enfin, les auteurs montrent que la consommation de produits malsains est liée au niveau d’éducation, dont la faiblesse dans la région freine les effets des interventions publiques sur la nutrition. Ils insistent sur la nécessité de passer d’objectifs d’optimisation de la production à une vision plus globale des systèmes alimentaires, en prenant mieux en compte l’interaction entre l’offre et la demande, l’adaptation au changement climatique, les besoins en éducation, le renouvellement de la main-d’œuvre et l’appropriation des nouvelles technologies.

Diane Bigot, Centre d’études et de prospective

Source : Frontiers in Sustainable Food Systems

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