Construire, perdre, retrouver le sens du travail en agriculture, P. Spoljar, L. Dupré, C. Depoudent (coord.), Quæ, 2024

À partir d’exemples pris notamment dans le domaine de l’élevage, cet ouvrage publié en février 2024 s’intéresse au sens du travail : comment celui-ci se construit-il, se maintient-il, et comment le rétablir quand il se perd ?

Trois contributions évoquent l’entrée dans la carrière. Le goût de l’indépendance et l’amour de la nature figurent parmi les motivations avancées pour s’orienter vers l’agriculture. Mais la passion ne suffit pas à expliquer le choix de métiers connus pour être difficiles, usants, et parfois risqués. Aux marges du monde agricole, F. Schepens détaille le processus de « désignation » par lequel les vocations des jeunes entrepreneurs de travaux forestiers se confirment. C. Lourd et F. Chastenet s’intéressent au turn-over élevé dans le secteur hippique, pour les métiers de cavalier d’entraînement et de lad-jockey. Elles soulignent l’enjeu des débuts de carrière, souvent rudes et dissuasifs, et la faible culture du management dans ce milieu. Pour C. Depoudent, le besoin de reconnaissance serait également au cœur des problèmes de fidélisation des salariés dans l’élevage porcin breton.

Plusieurs contributions évoquent les déséquilibres entre satisfactions et contraintes liées au travail. En apiculture, L. Dupré et A. Fortier soulignent que l’aptitude à s’adapter aux fluctuations météorologiques, aux variations de la floraison, etc., fait partie des dimensions créatives qui donnent sa valeur à l’activité ; mais avec le changement climatique et des conditions toujours plus défavorables, la production devient une source de stress, sans contrepartie positive. À propos de la perte de sens en élevage, P. Spoljar note que l’identité n’est pas seulement modelée par l’idéal professionnel, mais « aussi par des mécanismes psychiques qui permettent de se protéger contre la souffrance ». Au sujet de l’usure du corps en maraîchage biologique, G. Bonnel met en évidence d’autres adaptations, d’ordre organisationnel, pour continuer à travailler dans des conditions acceptables : mécanisation, délégation de tâches, etc.

Résultat fragile d’un « processus de représentation et de symbolisation », le sens du travail renvoie à diverses conceptions de l’utilité et de la qualité. Le retrouver peut passer par l’adoption de modèles productifs clés en main, comme la fruitière à comté du Valromey, étudié par S. Petit. Mais de tels cadres de référence ne sont pas toujours disponibles, comme le montre un chapitre traitant des trajectoires de transition vers l’agro-écologie. L’étude de Coopératives d’utilisation du matériel agricole (CUMA) confirme que les critères de jugement ne sont pas non plus forcément partagés au sein d’une communauté de travail. L’ouvrage s’achève en soulignant l’importance d’un accompagnement participatif, tourné vers la mise en discussion de projets mobilisateurs.

Florent Bidaud, Centre d’études et de prospective

Source : Educagri

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