Gouverner les conduites, Sophie Dubuisson-Quellier (dir.)

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Les modalités d’intervention de l’État sur les marchés et la société sont nombreuses : lois, réglementations, incitations, contrats, coercitions, informations, etc. Il recourt aussi, de plus en plus, à des dispositifs visant à orienter les comportements individuels, à influencer les choix quotidiens des personnes et des familles. L’objectif de cet ouvrage, qui mobilise une quinzaine de contributeurs, est d’explorer ce « gouvernement des conduites », en répondant successivement à trois questions : quelles sont ses modalités de mise en œuvre ? Quelles sont ses finalités ? Qu’en est-il de ses effets sur les individus et sur les entreprises ?

Les domaines considérés sont très divers (fiscalité et impôt, éducation financière, lutte contre le réchauffement climatique, auto-entrepreneurs et bénévolat, jeux d’argent, médicaments génériques, économie sociale, etc.), et l’ensemble dresse un large portrait des modes de vie et des problèmes publics contemporains. Plusieurs chapitres concernent des sujets en lien direct avec les champs de compétence du ministère de l’Agriculture : lutte contre l’obésité (chap. 4 et 9), consommation et développement durables (5), greenwashing publicitaire (8), précarité alimentaire et accompagnement budgétaire des ménages (10), comportements des mangeurs (11).

Les auteurs racontent l’histoire de cette forme relativement nouvelle d’intervention politique, qui a pour cible principale la population et ses aspirations : « Mangez 5 fruits et légumes par jour », « Manger c’est bien, jeter ça craint ! », etc. Ils expliquent que pour être efficaces, ces dispositifs d’encadrement des pratiques doivent influencer les individus tout en leur laissant croire qu’ils agissent volontairement. Au lieu d’assister à un désengagement de l’État, comme l’affirment certains, on observerait donc plutôt un raffinement croissant de son emprise sociale.

Très intéressant est le chapitre 11, qui montre que l’exposition des mangeurs au gouvernement public des conduites varie selon leur trajectoire de vie et leur espace social, certaines bifurcations biographiques constituant des moments particulièrement propices à l’inflexion des consommations alimentaires : mise en couple, arrivée ou départ des enfants, déménagement, séparation, rencontres professionnelles, veuvage, retraite, etc. Très utile aussi est la conclusion, qui classe les instruments d’influence en trois catégories, selon leur mode opératoire : certains visent à susciter la réflexion des individus en les mettant en face des externalités négatives de leurs comportements (outils d’autocontrôle, campagnes d’information et d’éducation) ; d’autres cherchent à modifier l’architecture du choix des consommateurs (systèmes experts et automates, nudges) ; d’autres enfin essaient de rendre leurs conduites plus rationnelles (taxes, prix, étiquettes, labels).

Bruno Hérault, Centre d’études et de prospective

Lien : Presses de Sciences Po

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