S. Abis, A. Marie (dir.), Le Déméter 2026. Appétits stratégiques et pivots agricoles, Iris Éditions/Club Déméter, 2026, 412 pages

Dans un contexte mondial marqué par la montée des instabilités et des rivalités, l’édition 2026 du Déméter souligne le rôle de l’agriculture comme révélateur des dynamiques de recomposition des puissances. Dans sa partie centrale « Agrosphères », l’ouvrage aborde d’abord la fragmentation du commerce mondial et les impasses du multilatéralisme, puis la montée en puissance des BRICS et les défis liés à leur hétérogénéité, avant d’examiner la confrontation entre la Chine et les États-Unis. L’analyse se concentre ensuite sur six États pivots (République démocratique du Congo, Ukraine, Brésil, Indonésie, Turquie, Australie), regroupés sous l’acronyme CUBITA, dont les trajectoires devraient influencer de façon décisive les équilibres agricoles, alimentaires et environnementaux mondiaux d’ici à 2050. Pris ensemble, ces pays constituent une force majeure à l’échelle de la planète : foncière (15 % des terres émergées), démographique (10 % de la population), productive et commerciale (30 % des exportations agricoles). Ils se distinguent aussi par des vulnérabilités fortes (environnementales ou géopolitiques) et par leur positionnement logistique stratégique. La Turquie, 7e producteur agricole mondial et 1er au Moyen-Orient, illustre ces tensions : tirant parti de sa position de carrefour euro-asiatique, elle s’impose comme un hub agroalimentaire (1er exportateur mondial de farine), mais fait face à un stress hydrique croissant et à des rivalités régionales autour de l’eau. Chaque pays étudié peut ainsi devenir un « amortisseur » planétaire ou un « multiplicateur de risques », selon la trajectoire qu’il empruntera.

Parmi les CUBITA, l’Indonésie est un acteur clef de l’Indopacifique. Quatrième population mondiale et première économie de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), elle contrôle trois détroits (Malacca, Sunda et Lombok) essentiels aux flux mondiaux entre les océans Indien et Pacifique (figure). Elle joue un rôle central dans les chaînes de valeur énergétiques (charbon), minières (nickel) et alimentaires (huile de palme, riz, café, cacao, caoutchouc). Le pays produit plus de 50 % de l’huile de palme de la planète. D’ici à 2035, trois trajectoires se dessinent pour ce territoire archipélagique (17 000 îles) : une transition verte en ferait un pôle climatique et technologique moteur de la valorisation durable des ressources, nouant des relations diplomatiques et scientifiques privilégiées au sein du « Sud global » ; une poursuite de la trajectoire extractiviste préserverait son influence géoéconomique, mais renforcerait ses vulnérabilités commerciales et climatiques ; enfin, un scénario de crise, combinant catastrophes naturelles et affaiblissement de l’État central, se traduirait par une fragmentation politique et territoriale accélérée.

L’archipel indonésien, au cœur des équilibres agricoles, commerciaux et environnementaux de la planète
Source : Le Déméter, 2026

Delphine Acloque, Centre d’études et de prospective

Source : Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS)