La modernité est dans le pré. La campagne française après 1945, S. Farmer, Flammarion, 2023.

Ce livre raconte l’histoire, bien connue, de l’évolution des campagnes et de l’agriculture françaises, pendant la seconde moitié du XXe siècle. Mais il le fait de façon différente, élargie, par rapport aux nombreuses publications qui chroniquent toujours les mêmes éléments : remembrement, Politique agricole commune, loi Pisani, machinisme, rendements, etc. L’objectif de l’auteure, professeure à l’université de Californie, est de montrer que l’affirmation des nouveautés s’est toujours accompagnée de résistance au changement, que la modernisation agricole a été le résultat des multiples tensions entre forces innovatrices et forces conservatrices, entre promesses économiques d’avenir et réenchantements culturels du passé. L’urbanisation, l’aménagement du territoire et l’agriculture intensive ont suscité, par réaction, une nostalgie du rural et un nouvel attachement à l’identité campagnarde.

Cet attachement s’est traduit, dès les années 1960, par l’achat par des urbains de nombreuses fermes abandonnées, retapées pour en faire des résidences secondaires, en veillant à bien concilier décor aux apparences rustiques et confort moderne : des poutres apparentes, oui, mais pas sans chauffage central. La nostalgie paysanne s’est aussi manifestée par diverses formes successives de retour à la terre : communautés rurales utopistes et anticapitalistes, groupements autogestionnaires pratiquant l’agriculture de subsistance, puis néo-ruraux reprenant des exploitations en ovin, caprin, maraîchage, apiculture, vraiment désireux de vivre de leurs activités et de s’intégrer dans la société locale. Le regret de la civilisation villageoise est également passé, dans les années 1960-1980, par la publication de nombreux témoignages à tonalité agrarienne, très médiatisés et dont les tirages ont atteint des sommets : Grenadou, paysan français ; Le cheval d’orgueil ; La soupe aux herbes sauvages ; Toinou : le cri d’un enfant auvergnat ; etc. Enfin, l’auteure montre que l’œuvre photographique de Raymond Depardon a été appréciée d’un large public car il y décrivait, de façon intimiste et mélancolique, les bouleversements du monde paysan de sa jeunesse : à travers cette autobiographie visuelle, racontant le déclin d’une ferme familiale, beaucoup ont retrouvé des expériences vécues et regretté des traditions disparues.

Alors que beaucoup de livres décrivent la modernisation agricole, celui-ci s’intéresse aux phénomènes d’anti-modernisation, il ne dépeint pas les tendances politiques et économiques dominantes, mais leurs contre-tendances sociales et culturelles. Souvent moquées dans le passé et considérées avec distance, ces résistances ruralisantes ont progressivement convergé pour constituer, selon Sarah Farmer, les premiers mouvements environnementalistes, puis l’écologie politique d’aujourd’hui. Le retour vers le passé a valorisé des traditions, puis ou moins réinventées, qui ont débouché sur des innovations porteuses d’avenir…

Bruno Hérault, Centre d’études et de prospective

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